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ma vie en Afrique: je débarque à Cotonou

En descendant de l’avion la chaleur étouffante tombait sur les épaules comme une masse de plomb, la lumière éblouissante brûlait les yeux, la moiteur traversait les vêtements, c’était l’Afrique.

Sur la route de l’aéroport, une pancarte aux couleurs délavées souhaitait Bienvenue à Cotonou. Les trous dans le bitume, la voiture dont les amortisseurs épuisés cognaient et, sur le côté, le long de la mer, des kilomètres de containers, de ferrailles, de machines, de tracteurs, de camions qui pourrissaient au soleil. Bien loin, l’image immaculée de la belle Afrique coloniale, le vert des arbres et le blanc des chemises! La poussière partout, la saleté, les murs noirs et les toits de tôle tordue, les bâtiments délabrés, les gens habillés de guenilles. Près des maisons aux grilles rouillées, d’énormes lézards multicolores, les margouillats, faisaient peur.

C’était mon premier jour en Afrique, une voiture climatisée me conduisait chez le chef de la mission culturelle. Devant le portail deux filles se tressaient les cheveux, elles portaient des t-shirts déchirés, sans soutien-gorge. Notre patron, Germain Figo, gros monsieur transpirant, sans élégance, nous donnait des conseils de bienséance. Dépendre de ce monsieur n’avait rien d’exaltant. J’allais passer quelques jours chez les coopérants Français avant de rejoindre mon poste au lycée Mathieu Bouké, à Parakou, dans le nord du pays. J’avais 23 ans et j’enseignerais le français pendant deux ans. Six enseignants vivaient dans un immeuble au centre-ville. Les profs des environs venaient voir la tête du nouveau, le courageux qui partait dans le Nord, comme si j’avais choisi. Ils me prenaient en pitié. C’était la brousse là-haut, peu de blancs, pas d’eau courante, rarement de l’électricité et le courrier une fois par mois. J’étais une curiosité dans leur petit monde. « Tiens, c’est lui qui monte à Parakou. – Courage, vieux ! » Ils parlaient sans savoir puisqu’ils n’y étaient jamais allés.  Je ne voulais même pas les écouter, surtout pas les questionner, j’avais trop peur d’apprendre des horreurs. Naïvement je me sentais capable d’être heureux partout.

Mes nouveaux amis menaient une vie rangée. Après la sieste ils prenaient l’apéritif sur la terrasse qui surplombait la ville, évoquaient leurs difficiles conditions de vie en prolongeant l’apéritif, dînaient en se plaignant et se couchaient en regrettant la France. Ils ne bougeaient pas de l’appartement. Ils menaient une vie immobile, comme frappés d’une grande lassitude. Ils racontaient toujours les mêmes histoires de leur vie ici. Ils se plaignaient du climat, du désordre, de la lenteur, du gaspillage. Le comportement des Africains les irritait. Je ne prêtais pas attention à leur déception, j’avais ma petite idée. Pascal, prof de technologie, était le plus vivant, le moins vieux. Il m’avait témoigné de l’intérêt et de la gentillesse dès le premier instant. Il se passionnait pour les rallyes automobiles et, pendant qu’il faisait la sieste, je feuilletais ses magazines de voitures pour me rapprocher de lui et me sentir moins seul. L’immeuble était situé près du commissariat central. Le midi nous entendions des cris. Les prisonniers étaient bastonnés chaque jour. Dans l’appartement voisin quelqu’un écoutait Could You Be Loved de Bob Marley. La vie et ses contrastes. La chaleur moite nous rendait poisseux, il fallait se doucher chaque demi-heure. Avant de dormir nous brûlions un petit serpentin pour chasser les moustiques. Impatient, je ne tenais pas en place dans l’appartement, j’étouffais. Je voulais sortir. De temps en temps Pascal me proposait une balade en ville. Dès que nous quittions l’immeuble je respirais mieux. Nous marchions en nous réfugiant à l’ombre sur des chemins où la terre ressemblait à du sable. Seules deux ou trois rues étaient goudronnées. La misère me choquait, la poussière, les trous dans la chaussée, les murs sales recouverts de taches sombres. Les odeurs de viandes étalées en plein soleil m’entêtaient. Des centaines de petits marchands assis par terre proposaient des cigarettes, des médicaments, des montres, des cassettes, des fruits. Cigarettes et cachets d’aspirine se vendaient à l’unité. Au début je regardais tous ces gens avec leurs vêtements déchirés et puis je n’y faisais plus attention. Certains portaient des chemises blanches fraîchement repassées. Quelques magasins à l’européenne proposaient des parfums et de l’électroménager. Les femmes portaient d’énormes plateaux sur la tête. Des myriades de vélos, de petites voitures japonaises délabrées peintes en jaune et vert, les taxis, se faufilaient comme dans un film en accéléré. La circulation était dense, les gens conduisaient vite, il y avait beaucoup d’accidents. L’atmosphère de mouvement incessant m’excitait comme si la vie était plus intense, malgré la pauvreté. Les gens souriaient et s’exprimaient avec gaîté. J’étais pris dans un mouvement qui me rendait joyeux. Je me sentais vivre plus fort. J’aurais pu passer des heures à regarder la vie tout autour. Je devenais curieux mais Pascal était pressé de rentrer. La plage s’appelait La Crique. Une belle plage déserte où le sable fin et clair brûlait la plante des pieds. Des enfants jouaient et quelques pêcheurs s’affairaient autour de leur barque. Les Blancs venaient le dimanche. Je serais bien resté plus longtemps assis sur le sable à observer les alentours mais Pascal s’impatientait au bout d’un quart d’heure. Je suivais docilement. Je ne voulais pas déranger, il avait la gentillesse de m’héberger. L’après-midi nous avions vu l’avion de Paris atterrir. Si j’avais pu je serais reparti avec. J’étais nostalgique de mon petit pays. Parfois nous allions au cinéma en plein air à la Mission Culturelle, derrière l’Ambassade de France. C’était bizarre de voir des images de France au milieu des arbres immenses, au son des criquets. Un soir après le film des sirènes avaient retenti et tout le monde s’était immobilisé. “Attention l’escorte présidentielle”, quatre motos et deux voitures filant comme l’éclair. Beaucoup trop vite pour apercevoir quoi que ce soit. Le Président évitait les attentats. J’étais resté fasciné toute la soirée en imaginant la vie quotidienne du Président.

J’étais monté à Parakou avec Daniel, un prof de maths, garçon rond, barbu et souriant. Pour sortir de Cotonou il fallait traverser des kilomètres de bidonville, murs en terre recouverts de tôle. Daniel s’était arrêté pour acheter des ananas à une gamine au bord de la route. Il avait marchandé pendant vingt minutes pour économiser un franc. C’était choquant. “Mais non, ici, c’est comme ça, c’est le jeu. Si tu ne le fais pas, le marchand est vexé.” Après cent quatre-vingt kilomètres de route goudronnée la piste en tôle ondulée commençait, terre orange. Autour de nous le ciel bleu infini et le vert des grands arbres. Comme nous roulions vitres ouvertes à cause de la chaleur le bruit était assourdissant. Les secousses donnaient l’impression que la voiture se disloquait. Il fallait rouler à 90-100. Plus lentement la voiture entrait en résonance avec les ondulations du sol qui détruisaient le châssis. Plus vite nous nous serions envolés et écrasés contre un arbre. Quand Daniel voulait m’expliquer quelque chose il hurlait. La voiture dégageait un nuage de poussière sur cent cinquante mètres. Nous traversions des villages de hutte aux toits de paille, tous les mêmes, sans ralentir. La poussière, le bruit, la chaleur me donnaient un mal à la tête terrible. Je rêvais de plonger la tête dans la glace. J’avais soif. Nous étions arrivés à Parakou en fin d’après-midi, juste avant que le soleil se couche. Une petite ville calme du moyen âge, pas d’immeuble, pas de maison, juste des cases dont les plus modernes avaient un toit de tôle. Une seule route goudronnée traversait la ville. Une route quasi déserte, une ville qui somnolait.

Les profs habitaient deux petits immeubles récents à l’entrée du lycée. En attendant que mon appartement soit prêt je partageais celui d’Hervé, prof de maths. Nous étions bien logés, beaucoup d’espace, des murs peints en blanc. L’électricité fonctionnait, l’eau coulait au robinet. Pas d’eau chaude mais l’eau tiède suffisait.

Nous étions le 20 février 1981. Je me demandais si j’avais bien fait de choisir la coopération.

Par martin

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