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ma vie en Afrique: un dimanche à Wenou chez Michel

Duchene recevait souvent un certain Robert Dupont, récemment installé à Parakou, qui exerçait la profession de transitaire. Ils se connaissaient depuis vingt ans. Ils préparaient ensemble une sortie pour le dimanche suivant et nous proposaient de les accompagner. Dupont avait une réputation de forte personnalité, de grande gueule et j’étais content de passer une journée avec lui. 

Nous quittâmes Parakou à 9h30. Je partageais la 404 bâchée avec Alain et Frédérique. Nous suivions les Dupont et les Duchene qui conduisaient un Land Rover. Nous roulions sur une mauvaise piste dans la direction du Nord, environ une heure de route. Nous partions chez le Père Michel Bonemaison, missionnaire à Wenou. Dupont se dirigeait par expérience, il n’y avait pas de poteau indicateur. Dans la brousse il fallait se repérer avec le soleil. 

Wenou était un village de cases en terre au toit de branchage. Les enfants jouaient, les femmes pilaient des graines et les hommes, assis à l’ombre, bavardaient. Nous étions garés devant un bâtiment cimenté grossièrement avec une croix, l’église, et une maison en dur, celle de Michel à qui nous rendions visite. C’était un petit homme mince et souriant, environ 40 ans. Il nous a fait entrer chez lui, un intérieur rustique et propre. Mesdames Duchene et Dupont déchargeaient les victuailles et Michel nous montrait le travail dans lequel il était plongé. Sur une table couverte de toile cirée, des papiers dans tous les sens, une petite bibliothèque et des images religieuses au mur. Il écrivait une grammaire de la langue parlée à Wenou, la version locale du bariba. Les habitants appartenaient à l’ethnie bariba  mais chaque village parlait son propre dialecte. Michel était un intellectuel, il parlait en termes abstraits de sujets abstraits. Il me passionnait. J’étais frappé de rencontrer un individu aussi décalé avec son environnement. Il appréciait son auditoire attentif, cela lui arrivait rarement. Tout le monde, même ceux d’entre nous les moins portés à l’abstraction, se faisait un devoir de l’écouter. Il forçait le respect. Il parlait tout le temps, il se rattrapait. Il n’avait pas prononcé un mot français depuis 3 semaines. Pas un francophone à 50km à la ronde. Qu’un intellectuel de son niveau puisse vivre dans ce dénuement me fascinait. Les échanges avec les gens ici concernaient d’abord les premières nécessités. Il avait étudié le grec et l’hébreu. Il terminait une thèse de doctorat sur l’Ecriture Sainte. Il se spécialisait en linguistique. Le grand écart.

Les femmes préparaient le repas. Il n’y avait ni eau courante, ni électricité. Ce jour-là j’ai compris à quel point eau et électricité nous étaient indispensables. Michel vivait sans. Il emplissait des jerricans d’eau qu’ensuite il filtrait goutte à goutte. Quelle vie ! Pas d’électricité, pas de musique. Il éclairait sa table de travail avec une lampe à pétrole. Pas de frigo, pas de ventilateur. Pourtant il bavardait joyeusement. Nous prenions l’apéritif sur sa terrasse en terre battue à l’ombre d’un arbre gigantesque, derrière la maison. Des habitants du village s’approchaient. Ils venaient d’apprendre la présence d’un docteur chez le Père. Alain avait lâché son whisky pour examiner des bébés, des vieilles femmes. Il regardait un œil, touchait une jambe et Michel notait le traitement sur un petit carnet. Il achèterait les médicaments lors d’un prochain voyage à Parakou. Au bout d’une heure Michel avait demandé à ceux qui attendaient de repartir car la séance d’hôpital de brousse aurait pu s’éterniser tout l’après-midi. Docilement les malheureux avaient fait demi-tour. Nous avions fait un excellent déjeuner. Les deux femmes couvaient Michel, elles le chouchoutaient, elles donnaient l’impression de reporter sur lui toute l’affection dont leurs maris ne voulaient plus.  Je vivais un moment extraordinaire, dans un espace infini et un calme total. Nous étions assis en cercle à l’ombre. Michel racontait sa vie quotidienne, l’affection qu’il éprouvait pour chacun dans le village, son émerveillement devant les personnalités qu’il découvrait au fil des années, sa lassitude aussi parfois, ses difficultés, ses doutes. Il avait tellement besoin de parler, c’était comme une fontaine intarissable. Nous pardonnions tout à quelqu’un qui vivait dans ces conditions, nous nous sentions tellement privilégiés que nous avions toutes les indulgences. Il faisait l’infirmier, l’instituteur, le maçon, le missionnaire et le taxi. Il descendait à Parakou une fois par mois pour les courses et les médicaments. Il avait bati l’église avec l’aide des villageois. Maintenant il creusait des puits pour alimenter les villages alentour. Il s’était découvert un talent de sourcier. A l’aide d’un pendule il repérait les endroits propices. Robert et Michel échangeaient des souvenirs. Comment deux personnages aussi différents pouvaient-ils se comprendre et s’estimer, le prêtre intellectuel et l’homme d’affaires hâbleur ? Tout les opposait et pourtant ils avaient chacun un charme fou et se parlaient en frères. Michel, dans sa modeste personne, dégageait une énergie, une lumière qui nous fascinaient. Sa vie, son engagement, sa vérité nous frappaient. Il inspirait un tel respect que chacun trouvait le juste ton face à lui. Pas de fausse note. Une vieille femme lépreuse se tenait près de nous. Elle avait des pieds enflés, énormes, elle marchait lentement. Comme toutes les Africaines elle était chaussée de tongs. Les siennes avaient été bricolées pour accommoder ses pieds déformés, quelqu’un avait rajouté une sangle en caoutchouc découpée dans une chambre à air. Elle parlait avec Michel. J’étais ému par leur échange alors que je n’en comprenais pas un mot. Je devinais qu’elle avait confiance en lui. Je ressentais quelque chose de profondément fraternel. Michel jouait un rôle utile dans ce village.  J’avais photographié la scène: un dimanche après-midi dans un monde de simplicité où il n’y avait que l’homme. Je ressentais la paix, je me croyais sage et j’étais heureux. Le temps paraissait immobile, je touchais à la vérité de la vie, la vie toute nue des relations entre les êtres humains, sans matérialisme. Quand Alain examinait les villageois c’était encore la vérité de la vie, les hommes s’entraidaient dans une simplicité totale. Il se passait quelque chose de beau, d’essentiel et d’encourageant à Wenou. Nous étions partis à 17 heures. Il fallait rentrer avant la nuit pour retrouver le chemin. J’avais l’impression d’abandonner Michel : quelle vie il menait ! Quand je lui avais dit Au Revoir je n’avais pu cacher mon admiration. Il avait répondu : « Tu sais, si je n’avais pas la foi, je ne pourrais pas tenir ici. » Il fallait avoir passé quelques heures avec lui pour comprendre ces quelques mots. Les larmes me montaient aux yeux. Nous repartions vers le confort et nous le laissions seul dans sa maisonnette. Ni eau, ni électricité.

Par martin

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